« Cher fieul, 1914 – 1919 » par Louis Victorien Désiré Dutin – Poitiers, 18 février 1915 (6)

Le 18 février 15
Cher fieul, 
À ton aimable carte reçue hier soir, je viens répondre à ton desir tu peux obéir sur les bonnes intentions que tu as de venir voir Poitiers et celui qui ne t’oublie pas t’embrasse et t’aime, car sûr à présent, je ne pourrai aller en permission pour dimanche premier, pourtant que non plus je ne souhaite être partit au front. Pour savoir au juste à présent ton arrivée, ca sera impossible car une reponse ne sera pas rendu avant toi. Mais étant déjà prévenu je ferai mieux que dimanche dernier et sans d’autres nouvelles, j’irai le matin à la gare pour le train à 9h1/2. Sans d’autres nouvelles en attendant le plaisir de te revoir en bonne santé je te quitte et à tous une pareille. Et bonjour à tous. Ton parrain qui t’embrasse.
V. Dutin

Pour écrire aux siens, Victorien utilise les cartes postales achetées au fil de ses déplacements, créant ainsi un décalage chonologique. Après sa blessure par balle au bras lors de la bataille d’Ypres en novembre 1914, son évacuation à l’arrière à Bergues, et son séjour à l’Hôpital militaire complémentaire de Saint-Briac, en Ille-et-Vilaine, Victorien est cantonné, depuis le 12 décembre, à Poitiers au dépôt en attendant de repartir sur le front. Il envoie une vue de Bergues mais est déjà à Saint Briac puis des cartes postales de Saint-Briac alors qu’il est déjà transféré à Poitiers au dépôt, où il stationne depuis plusieurs semaines. A Poitiers, il semble que la vie loin du front soit tout aussi difficile à vivre pour Victorien.

Sa dernière carte postale à Denis, son filleul, datée du 16 février, racontait la visite de sa soeur, Marcelline, la mère de Denis. Victorien culpabilisait de lui avoir fait faire ce voyage fatiguant pour elle. A peine envoyée, cette carte est suivie de celle-ci, datée deux jours après, le 18 février 1915. La veille, le 17, il a en reçu une de Denis lui proposant, à son tour, de venir à Poitiers. Il n’attend pas pour lui répondre. Oui, oui, oui que Denis vienne. Il ira à la gare, le chercher au train, qu’il soit là ou pas.


Les communications ne sont pas celles d’aujourd’hui. Etre proche de chez soi sans toutefois ne pouvoir s’y rendre, attendre des permissions qui ont l’air de se faire rares, faire venir avec difficulté les siens qui n’ont pas l’habitude de se déplacer aussi loin de leur village, n’avoir rien de spécial à faire si ce n’est attendre, et surtout vivre dans l’incertitude permanente, agit fortement aussi sur la qualité du moral.

Et pendant ce temps là… un peu partout dans le monde… sur tous les fronts, militaire, politique, diplomatique…

Victorien ne le sait peut-etre pas, mais la France a perdu une position stratégique entre le 13 et le 16 février 1915. La bataille du Signal de Xon, à coté de Pont-à-Mousson, a fait de très nombreuses pertes dans les 325e et 314e régiments d’infanterie. La position est reprise à l’ennemi, au prix d’un grand acharnement, le 18 février, le jour où il écrit sa carte postale à Denis. Il ne le sait peut etre pas encore non plus, mais Ernest Baraton, le cousin de la future femme de Denis, a été porté disparu le 14 février, au cours de cette bataille. A Verruyes, personne ne doit le savoir encore, d’ailleurs.

Ce 18 février 1915, François Gaudin, soldat de 2e classe de vingt quatre ans, le même âge que Victorien, meurt dans la Meuse lors de l’attaque du piton des Eparges. Il est un de Ceux de 14 que commandait alors Maurice Genevoix, jeune sous-lieutenant, et dont il raconte la destinée avant même le sortir de la guerre.

Il n’est aucun personnage, de tous ceux qui paraissent au cours des cinq volumes, qui ne corresponde effectivement à un personnage réel.
Maurice Genevoix.

 Et François Gaudin c’est Grondin dans le récit de Maurice Genevoix.Ce 18 février 1915, c’est aussi l’enterrement d’Alexander Erdmann, le commandant allemand du croiseur allemand Blücher, coulé quelques jours plus tôt. Blessé, le commandant Erdmann décède à Édimbourg et est inhumé avec les honneurs par les Britanniques au Dewintgon cemetery.

Ce 18 février 1915, les Jeux olympiques de 1916 sont annulés. Ils devaient se dérouler à Berlin.

En France, le Nord, le Pas-de-Calais, la Marne ou encore la Meurthe et Moselle, la Moselle et le Haut-Rhin sont l’objet de combats acharnés, avec le soutien des Britanniques et l’arrivée des Canadiens. A l’Est, les Allemands font aussi face aux Russes. En Orient, la situation se tend peu à peu, et les préparatifs des combats à venir au printemps dans les Dardanelles se mettent en place. Le monde n’est qu’un immense feu d’artifice.

Et cela va durer encore plus de trois bonnes années.

©RetroNews – Le petit Parisien daté du 18 février 1915

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